Il y a un commencement à tout

A quel moment débute une résidence d’écrivain dans un lieu public ?
A la commande… à la signature de la convention … à la veille de l’arrivée… le jour de l’arrivée ? Aux premiers mots inscrits  sur le carnet qui accompagne ou les premiers mots alignés sur l’écran de l’ordinateur ?
Et que penser de ce terme de résidence qui donne le sentiment, à ceux qui n’exercent pas un métier artistique que je pars en vacances ? En villégiature ? Écrire à demeure pourrait être une formulation plus juste.

Saint-Nazaire. L’océan qui vous happe. Le chantier naval qui vous happe. L’horizon qui vous happe. J’ai déjà vu et lu beaucoup de choses là-dessus. Alors l’envie de tenter un léger décalage sur le thème des horaires décalés justement. Du travail de nuit. Se laisser happer mais trouver d’autres points de vue. Apprendre à être patiente, seulement quatre jours que je suis ici. Envie aussi de mettre en lien cette résidence avec les quinze jours ou plutôt les quinze nuits partagées avec les infirmiers et infirmières de l’hôpital psychiatrique de Lyon. Saint Jean de Dieu, une immense bâtisse que j’avais surnommée le paquebot. Cargo de nuit.
L’écriture pour dire le travail.

Rouge et noir

Embrasser une ville, tenter de saisir ce qui constitue ses battements de cœur, ses contradictions. Trouver dans un texte rédigé en 1992 par Anne Bihan (journaliste et écrivaine) dans la revue Autrement, de quoi éclairer un peu l’aujourd’hui : « Refaire le monde, voilà bien l’illusion de cette ville, pourtant d’apparence plus réformiste que révolutionnaire, mais touchée depuis ses premières colères par le charme puissant de la belle anarchie. Tout en sachant écouter la voix organisatrice du mouvement syndical, et celle d’un socialisme municipal volontiers négociateur`. Saint-Nazaire en effet a longtemps réuni flammes noires et flammes rouges dans ses défilés. »

…. La photo des drapeaux est une installation de Delphine Reist dans une exposition qui porte le nom de Minimum Syndical – Galerie Mean à Penhouët.

J’ai raté la photo

Il me reçoit dans la salle à manger de sa maison, sa femme prépare le café et offre les gâteaux. On parle chantier. Il y est entré en 56, il avait 14 ans. Il me montre son marron, le badge qui servait à pointer. Je découvre, collée dessus, la photo d’un petit gars, un enfant. Entré comme mousse puis  devenu traceur de coque, un métier noble. Plans tracés grandeur nature sur un grand parquet en bois. Une salle immense. Il se souvient, raconte. Le froid mais le salaire intéressant et cette fierté d’appartenir à la navale. J’écoute, je note, je regarde le gamin sur le badge et je rate la photo. Décidément, Saint-Nazaire m’impose souvent du flou. Il raconte la croisière sur le France offert par les gars au moment de la retraite, et la fierté quand le commandant le présente aux autres voyageurs et exprime sa joie d’avoir un des bâtisseurs à bord. Il raconte les grèves de 67, deux mois sans reprendre le boulot, la solidarité entre les ouvriers. Il raconte aussi les problèmes d’alcool, la centaine de cafés dans la rue de Trignac vers les chantiers, quartier Penhoët. La paye touchée en liquide et dépensée en liquide. Il raconte des histoires qui ne sont pas tout à fait inconnues, mais qui, dites-là avec la photo du petit mousse posée devant soi, ajoute un réalisme qui bouleverse. On parle encore du France, des méthaniers et des nouveaux paquebots, toujours plus grands, des buildings flottants qui trimballent plus de 3000 touristes. Moins de gueule c’est sûr : Oui, mais, ça a ramené le boulot à Saint-Nazaire. 

Une belle absente

C’est en regardant le tableau de Sophie Fay, peintre nazaréenne que j’ai découvert l’histoire d’une célèbre grue des chantiers navals. La fameuse  Grand-mère. Une grue de la marque Gusto, construite en 1936 et démontée en 1996. Une belle grue que le couple de photographes Bernd et Hilla Becher aurait aimé photographier (Ils ont pendant de nombreuses années répertorié le bâti industriel dont de magnifiques chevalements de l’industrie minière).
Le patrimoine industriel a très longtemps été ignoré (méprisé?) par les Monuments historiques. Ainsi quand je retourne en Lorraine dans la vallée de la Fensch, je ne peux que constater la disparition de ce qui fut le passé d’ouvrier de mon grand-père et de mon père. Les ouvriers trop souvent effacés de la Grande histoire.

Je cherche sur le net une photo de la fameuse grue et je lui trouve effectivement une belle élégance. Qu’elle ne fut plus en état de fonctionner me semble évident, c’était effectivement une vieille dame, mais elle aurait eu fière allure, pas très loin du grand portique rouge que tout un chacun aime regarder et prendre en photo. Elle avait quelque chose à nous dire et on l’a fait taire. C’est bien dommage. Depuis, quand je me promène vers les chantiers, étrangement, moi qui ne l’ai jamais vue, je dois dire qu’elle me manque.
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Jim Jarmusch et la poésie au cinéma

Paterson, c’est le nom du héros, c’est aussi le nom de la ville où se passe le film. Et c’est aussi le titre d’un immense poème américain de William Carlos Williams, paru en cinq volumes entre 1946 et 1958 : « Un poème fantastique sur les choses de tous les jours ».

Jim Jarmusch dit aussi avoir voulu, avec son nouveau film, amener les gens vers des productions cinématographiques plus calmes, comme les films d’Ozu, de Bresson… “Des films qui ne lancent pas dans des choses immenses”, dit-il.

Only Lovers Left Alive, Dead Man, Down By Law, Stranger Than Paradise… Chacun des films du réalisateur américain a rencontré un certain succès auprès du public français. Pour Jim Jarmusch, c’est parce que “la France a une ouverture d’esprit ; elle accepte d’une façon très forte les cultures extérieures”. Ce qu’il ne constate pas dans son pays :

Si vous allez dans un bar du Wyoming et que vous parlez de poésie, on peut vous casser la gueule… J’étais dans un café à Paris, il y avait des ouvriers dehors qui faisait des travaux et ils parlaient des peintres romantiques pendant leur pause déjeuner.

Entretien avec Augustin Trapenard, France Inter.

La modestie du flou

Photo floue d’un soir où le soleil se retirait du jour et avec un certain panache. Choisir la plus floue parce qu’il y a tant de clichés sur cette ville et les chantiers de Méan-Penhoët que j’ai du mal à trouver des mots justes. Alors pour l’heure, moi qui ne suis ici à Saint-Nazaire que depuis dix jours, je préfère me tenir dans le flou de ma résidence même si je rencontre ceux du travail de nuit, des horaires décalés. Et bientôt celles du ménage tôt le matin. Je questionne, je note et je me méfie de la carte postale. Je rencontre des gars qui bossent, qui triment, qui s’abiment la santé avec les trois-huit pour construire ces énormes paquebots qui emporteront leurs milliers de passagers consommer du voyage comme on se sert dans les rayons d’un hypermarché. De toute façon sur les paquebots on y monte jamais, me dit un jeune charpentier fer rencontré dans le bar de la base sous-marine, et je ne sais pas si c’est du regret, de l’indifférence ou peut-être même une forme de résistance. Il raconte aussi les visites des chantiers organisées par l’office du tourisme mais jamais dans son atelier à lui,  trop vieux, trop sale. Les vieilles ampoules jaunes, ça ne fait pas rêver les touristes. Je note, je prends des photos floues. Il est des villes qui vous rendent modeste. 

Je rencontre des gars. Des gars de chez Man Diesel, STX, Airbus, de la Saprena.
Des gars du chantier.
Penhoët, boulevard des apprentis, rue de l’aviation.
Au café du Centre ou Sous les palmiers
Je rencontre des gars, à Saint Nazaire.
Je rencontre des gars. Des postés.
Travail de nuit. Travail du dimanche. Travail décalé.

Travail en dehors des heures normées.

Je rencontre des gars. On boit un café. Un café de moins en moins serré. De plus en plus allongé.
On ne se connaît pas. On parle travail.
On parle fatigue, décalage, loisir, cargos, moteurs, trajets.
On parle produits toxiques, congés, enfants, études, divorce, musique.
Ils sont peintres, fraiseurs, tourneurs, logisticiens …
Ils partent tôt le matin ou rentre tard dans la nuit. Ils partent au boulot.

Vélo, bus, voiture, ça dépend du temps. Ils vont au travail.

Je les questionne :
ça fait quoi ?
ça fait comment ?
c’est dur ou on s’habitue ?
Ils répondent. Ils s’étonnent : « Et avec ça tu vas faire de la poésie ? »